Mercredi 6 avril : le départ ! De Belle-Isle à Cracovie


Nous partons de Belle-Isle-en-Terre aux aurores. Nous avons cinq heures de route pour nous rendre à Beauvais (dans l'Oise, pas "sur-Matha"). Nous traversons la Normandie, mais il n'est pas question de s'arrêter même pour jeter un coup d'œil au Mont-Saint-Michel : ça serait trop bête de rater l'avion et on ne sait pas ce qui peut encore arriver sur la route. D'autant plus que j'ai commencé par me tromper de route en filant droit sur Rennes au lieu de partir vers le nord. Traverser la campagne bretonne par les départementales, ce n'est pas ce qui fait gagner du temps ! Enfin, nous n'avons pas d'autre incident à déplorer et nous arrivons sans plus de problèmes à Beauvais, d'où nous décollons vers 13h30. 
Nous atterrissons à Katowice, un aéroport près de Cracovie, à peine deux heures plus tard. Pendant la descente vers la Pologne, nous observons beaucoup de champs en lanières : au moment de la fin du communisme et de la collectivisation, les anciens propriétaires ont reçu la surface de terrain qu'ils possédaient autrefois, mais selon un découpage arbitraire, d'où de longs rectangles qui s'étirent de chaque côté des villages-rues. Beaucoup de parcelles sont en friche : on ne sait pas si c'est parce que la Pologne est peu cultivée ou au contraire parce que la France l'est au maximum de ses possibilités. 
A l'arrivée à l'aéroport, les formalités sont réduites au strict nécessaire : récupérer les bagages. Pas de contrôle des passeports, par de passage à la douane, rien. Il nous semble que les années passées, dans les autres pays, ce n'était pas si facile. Ou bien est-ce le contraste avec les interminables contrôles de l'été dernier, en Inde, Australie et Nouvelle-Zélande ?  D'ailleurs, je voyage avec mon passeport qui a pris l'eau et ma photo à moitié décolorée et ça ne choque personne. Heureusement, car je n'ai pas eu le temps de renouveler ma carte d'identité. 
Un minibus nous attend à la sortie de l'aéroport pour nous conduire à Cracovie, beaucoup plus loin que nous ne le pensions. Nous traversons des forêts de bouleaux et de conifères, empruntons des échangeurs routiers tout neufs et passons par des villages-rues comme il y en a tant par ici, avec leurs maisons à balcons. Sur celles-ci, le travail des charpentiers et des couvreurs force l'admiration. Comment décrire à quel point les toitures sont tarabiscotées ? Disons qu'on part d'une toiture à deux pans. Mais sur chaque pan, on ajoute des avancées. Et puis, souvent, comme ça ne doit pas être drôle d'avoir une maison à plan rectangulaire, on ajoute des ailes. Mais petites, juste histoire d'avoir quelques angles de plus sur le toit. Ceux-ci sont parfois couverts d'un genre de plaques de tuiles ondulées, on dirait de la céramique émaillée, et parfois de métal, peut-être du zinc, de couleurs variées. Et donc, avec tout ça, au moins un balcon par maison. Parfois sans balustrade : je suppose qu'elle n'avait pas été installée ou qu'elle était en réparation...
Nous débarquons dans la banlieue de Cracovie à l'heure de la débauche. Les embouteillages ressemblent à ceux de n'importe quelle autre ville européenne. Cela nous donne l'occasion d'observer les voitures. La dernière fois qu'Antoine était venu en Pologne, en 2007, les Polonais roulaient avec des vieilles guimbardes défoncées et sans freins, si bien que des accidents arrivaient en permanence. Aujourd'hui, le parc automobile a bien changé : les voitures paraissent aussi récentes qu'en France, et aucune marque ne semble privilégiée, comme Dacia en Roumanie. 
Nous débarquons à la gare routière de Cracovie (en Polonais Krakow, prononcer "Cracouf"), juste à côté de la gare ferroviaire. Nous repérons les lieux car nous savons que nous aurons besoin d'y repasser plus tard. Il nous faut quelques minutes pour comprendre dans quel sens nous devons partir : nous empruntons une galerie sous la gare qui permet de rejoindre le centre commercial (Galeria Krakowska). Nous aurons l'occasion de passer par d'autres galeries dans les gares ou simplement sous des routes et nous serons toujours agréablement surpris par leur propreté : aucun tag, aucune odeur suspecte. Ici, aucun passage souterrain n'est glauque. Et pour cause : il y a des boutiques dans la moindre galerie. En 30 ans, le capitalisme a gagné tous les espaces disponibles !
Nous débouchons sur la place de la gare puis dans les jardins plantés à l'emplacement des anciens remparts et qui forment une couronne autour de la vieille ville. Des murailles, il ne reste plus grand chose. Nous admirons la barbacane de briques encore debout, et la porte Florianska qui ouvre sur la rue du même nom. Notre logement pour la nuit prochaine est sis au 33 de cette rue. L'immeuble est un peu miteux, mais la réception de l'AJ se trouve bien au deuxième étage. Au premier, il y a une affiche de pub suggestive pour un club "gentlemen only" situé au deuxième. Nous verrons beaucoup de pubs du même genre un peu partout dans la ville, notamment devant un immeuble dont les fenêtres sont masquées par de beaux rideaux rouges éclairés par en-dessous. Nous ne chercherons pas à en savoir plus. 
La jeune tenancière de l'AJ nous fait payer immédiatement 99 PLN (abréviation qui correspond à "złoty")... soit 25€. Pour deux, si si. La chambre, minuscule, est au troisième étage, sous les toits, mais elle est propre et confortablement moderne, équipée d'un grand lit, ce qui, nous le constaterons pas la suite, est assez rare ici. 
Nous redescendons pour profiter de la soirée dans la vieille ville. Nous passons près de la basilique Sainte-Marie ; au-dessus de la porte est affiché le décompte avant le début des prochaines JMJ. Des milliers de jeunes catholiques du monde entier sont attendus ici (et dans le reste du pays) en juillet prochain. Cette église borde la grande place du marché, la Rynek Glówny, réputée être la plus grande place médiévale d'Europe. Au milieu de la place s'élève la halle aux draps (la Sukiennice), un édifice du XIVème siècle formé d'une longue galerie dont la fonction commerçante perdure. Aujourd'hui, on n'y vend plus de tissus, mais des souvenirs touristiques tels que des œufs peints, des icônes, des poupées russes, des boîtes en bois, des bijoux en ambre, des tee-shirts "I love Cracovie", etc. L'ensemble est attrayant et rappelle les meilleurs aspects des souks du monde arabe. 
Alors que nous tournons dans un rue perpendiculaire, le trompettiste du clocher de la basilique Sainte-Marie annonce 18 heures en soufflant aux quatre points cardinaux une mélodie qui s'interrompt brusquement. Selon la légende, cette sonnerie, le hejnał, a donné l'alerte lors de l'invasion mongole de 1241. Mais le garde a eu la gorge transpercée d'un flèche et la mélodie s'est interrompue. Depuis, le hejnał joué toutes les heures rappelle cet épisode fameux. L'histoire ne dit pas si Cracovie a été envahie par les Mongols, mais cette musique est devenue un symbole de la ville puis de la Pologne. 
Nous poursuivons la visite par les rues autour de l'université, une des plus anciennes d'Europe, entre les maisons aux murs de briques rouges. Dans toutes les rues nous trouvons des églises : il y en a plus de 100 à Cracovie ! Il y a du monde partout, les gens se promènent, boivent un verre, font un tour de calèche... Le centre-ville est très animé ! A l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, un dépliant nous apprend qu'un concert classique y est donné ce soir à 20h. Il est 19h30. Nous nous sommes levés tôt ce matin, mais le prochain concert n'est que vendredi alors nous sautons sur l'occasion. Non loin de là, un kebab nous fournit notre repas du soir que nous grignotons à moitié avant d'entrer dans l'église. Il y a beaucoup de restaurants de kebab ici, comme dans les autres villes polonaises (et du monde) où nous passerons. Ils sont apparemment tenus par des Polonais, et non par des Turcs comme c'est souvent le cas en France. 
Peu après notre entrée, le concert commence. Le quintette (deux violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse) du Cracow Chamber Orchestra of Saint-Maurice nous régale d'un florilège de morceaux classiques : Canon de Pachelbel, Suite n°3 de Bach, Quatre Saisons de Vivaldi, sans oublier un Nocturne et un Prélude de Chopin bien sûr : n'oublions pas que nous sommes sur sa terre natale ! Une cantatrice se joint aux musiciens pour interpréter un morceau sublime qui n'est pas inscrit au programme et dont nous ne savons toujours pas de quelle œuvre, peut-être une BO de film. L'ensemble est un nectar pour les oreilles, nous restons fascinés du début à la fin du concert.
Des notes encore plein les oreilles, nous terminons notre kebab en parcourant les rues illuminées et toujours aussi animées. Je me crois en Italie et Antoine à Barcelone ! Tout cela est si beau et si joyeux que nous hésitons à rentrer à notre chambre. D'ailleurs, une fois couchés, nous avons encore droit très longtemps au bruit des fêtards. Ensuite, le calme dure peu avant le passage des machines qui nettoient les rues, puis l'embauche sur les chantiers. Car la Pologne, comme le Portugal et la Roumanie, est en construction. Malgré cela, les rues sont d'une propreté surprenante : aucun risque à déambuler les yeux en l'air, les crottes de chiens sont nettoyées dès leur dépôt. Très peu de déchets traînent sur les trottoirs et nous croisons plusieurs fois des agents de nettoyage. Nous aurons l'occasion d'en reparler, pour l'instant nous essayons de dormir malgré le bruit et la couette coupée pile à la taille du lit. 

Jeudi 7 avril : Cracovie


Aujourd'hui, nous avons prévu de visiter quelques monuments de la ville : le château du Wawel, la basilique-cathédrale et l'université. Mais avant, nous avons droit à une petite surprise : il n'y a pas d'eau chaude dans la douche ! Ca évite de passer du temps dessous... Nous pensions rester une nuit de plus ici ; ben en fait, non. 
Nous quittons cette chambre et en réservons une autre dans une guest house dont la réception est à l'hôtel Elektor, quelques mètres plus loin. Nous y laissons nos sacs. Etape suivante : achat de bretzels (ça ne s'écrit pas comme ça en polonais, mais ça désigne le même gâteau) car nous n'avons pas encore petit-déjeuné. A Cracovie, il y a un peu partout des genres de charrettes qui vendent des bretzels au fromage, aux graines, etc. Nous parlons de l'"Internationale des bretzels" parce qu'on se demande si ce n'est pas la même entreprise qui fournit tous les vendeurs... 
Nous passons à l'université réserver deux places pour la visite guidée en français de 12h30 avant de filer vers la colline du Wawel en grignotant nos bretzels. Cette colline, cœur historique de la Pologne, était le site originel de Cracovie, alors capitale du royaume ; sur  cette plate-forme fortifiée s'élevaient un village, un château et plusieurs églises. Peu à peu, une des églises a pris de l'ampleur jusqu'à devenir la basilique-cathédrale Saint-Stanislas-et-Saint-Venceslas et le château s'est considérablement agrandi. Quant au bourg, il est descendu en contrebas. Nous commençons par la visite de la cathédrale, avec des audio-guides en français. C'est là qu'étaient sacrés les rois de Pologne jusqu'au XVIIème siècle. Plusieurs gisants de rois de Pologne bordent la nef et les bas-côtés : Casimir le Grand, Ladislas le Bref, la reine Edwige (canonisée par Jean-Paul II, autre Polonais célèbre), l'archevêque martyr Stanislas, etc. Pour l'instant, ces noms nous sont étrangers, mais nous allons en entendre parler toute la journée. Au milieu de la basilique, un baldaquin baroque surmonte l'autel ; il a été réalisé par un proche du Bernin (le sculpteur du baldaquin de Saint-Pierre de Rome). Dans le chœur, nous admirons les stalles en bois sculpté mais pas les tapisseries flamandes, cachées par des échafaudages. 
Nous grimpons dans la tour Sigismond, qui abrite cinq cloches dont la plus grosse, le bourdon, mesure 2,5 m de diamètre et pèse 13 t : un mastodonte ! Tout cela est supporté par un enchevêtrement de poutres et de contreventements entre lesquels sont ménagés deux escaliers étroits : un beau travail de charpente ! De là-haut, nous avons une belle vue sur le centre-ville et ses cent églises. Nous poursuivons la visite avec les chapelles funéraires ajoutées au fil du temps aux bas-côtés de la cathédrale, chacune dans le style propre à son époque. Cela produit une ensemble assez disparate, où le baroque se mêle au rococo et la croisée d'ogives à la coupole classique. 
Ensuite, descente dans les cryptes. L'une accueille les dépouilles de poètes importants dans l'histoire du pays, notamment celle d'Adam Mickiewicz, le chantre romantique du nationalisme polonais (exilé à Paris et professeur au Collège de France). Il est tellement fameux que toutes les villes arborent une place ou une rue à son nom. Dans la plus grande crypte reposent les rois et reines de Pologne ; un petit sarcophage contient les ossements de Stanislas Leszczynski rapportés de Nancy. Stanislas Leszczynski, roi de Pologne élu puis détrôné, était le père de Marie Leszczynska, épouse de notre roi Louis XV. Lequel lui avait donné le duché de Lorraine pour y passer sa retraite.  Un exemple parmi d'autres des liens historiques entre la Pologne et la France. Dans un autre caveau se trouvent les tombeaux de Tadeusz Kosćiusko, leader de l'insurrection de 1793 contre les Russes, du prince Joźef Poniatowski, maréchal de Napoléon (le seul maréchal de France étranger), et de Joźef Piłsudski, chef de l'état après l'indépendance en 1918. Les Polonais n'ont pas énormément de héros, alors ces trois-là, nous allons les retrouver partout. Un dernier caveau abrite les dépouilles du président Lech Kaczyński et de sa femme, décédés dans l'accident aérien de Smolensk en 2010. C'est assez impressionnant : nous sommes à peu près à la date anniversaire de leur mort, si bien que cette tombe sobre mais très fleurie est un lieu de recueillement pour de nombreux Polonais. Le contexte politique joue aussi ; nous en reparlerons.
Devant la cathédrale s'élève une statue de Jean Paul II. Le pape Polonais est LA star nationale, a fortiori à Cracovie, dont il a été archevêque. Ajoutons qu'il est né à une cinquantaine de kilomètres d'ici, à Wadowice. En Pologne, pas une ville qui n'ait sa rue ou son allée Jean-Paul II, pas d'église sans sa statue. Dans le musée de la cathédrale, une salle lui est consacrée, où on voit des vêtements sacerdotaux qui lui ont appartenu. Les autres salles présentent une partie du trésor de la cathédrale, notamment une superbe rose d'or, un rosier en réalité, offerte par un pape à la reine sainte Edwige, et des ornements liturgiques. Nous admirons une chasuble sur laquelle des broderies en relief racontent la vie de saint Stanislas. 
Nous ne traînons pas trop longtemps au musée et retournons à l'université jagielloński car l'heure de la visite approche. Ici a bien sûr étudié Karol Wojtyła, mais aussi Nicolas Copernic. La grande cour entourée d'arcades est un bel exemple d'architecture gothique urbaine. Nous entrons dans des salles également gothiques, surmontées de voûtes d'ogives peintes entrecoupées de nervures de briques. Le mobilier d'époque comprend un bel escalier hélicoïdal en bois et un poêle en céramique. Nous y découvrons aussi le globus jagellonicus, un globe terrestre qui date de 1510 : il montre une "America noviter reperta" (= nouvellement découverte) au sud-ouest de l'Océan Atlantique. Des vitrines exposent des objets liés à l'université, comme les sceptres symbolisant le pouvoir du recteur, et des dons, entre autres l'oscar d'Andrzej Wajda ou la médaille d'or du champion olympique de marche Robert Korzeniowski. Nous terminons la visite par la grande salle d'apparat où les murs sont couverts des portraits des fondateurs et des anciens recteurs et où des stalles accueillent les enseignants et les étudiants dans certaines occasions importantes. Pour donner une idée, on dirait Poudlard en plus petit mais en vrai.
Nous déjeunons dans une sorte de cantine, un "bar à lait" comme ils disent ici ("mleczny" en polonais). Il faut commander son plat au comptoir. C'est très bon marché et très bon tout court. Et rapide en plus. La principale difficulté est de retenir le nom du plat le temps de faire la queue entre l'entrée de la pièce, où est affichée la carte, et le comptoir. Après, il faut encore le prononcer de façon compréhensible. 
Après le repas, retour sur la colline du Wawel pour visiter le château. Nous commençons par le Wawel perdu, une section  qui présente les vestiges des éléments les plus anciens du château, des maquettes des différents états et des objets trouvés dans les fouilles. Nous observons les vestiges de l'église Saint-Félix-et-Saint-Audacte, une curieuse rotonde avec des absidioles, la plus vieille église de Pologne (XIème siècle). Remarquons au passage que les Cracoviens, qui construisent des églises à tous les carrefours, ont la fâcheuse tendance de les dédier à deux saints à la fois. Alors forcément, ils se retrouvent à leur donner des noms de saints dont personne n'a jamais entendu parler...
Nous visitons ensuite les appartements royaux, qui comprennent les salles d'apparat baroques du château. La visite est guidée en anglais, mais elle est très claire. Il n'y a qu'une blague à propos d'un histoire de légumes dans le jardin du château qui nous échappe. Nous sourions discrètement pour donner le change. Ici aussi le mobilier est d'époque, du XIVème au XVIIIème siècles. Au fur et à mesure des visites, le puzzle de l'histoire polonaise se met en place. Dans un couloir, je signale à Antoine un portrait du roi Henri III. La guide surprend ma remarque, mais j'ai beaucoup de mal à lui expliquer en anglais de qui il s'agit. Pour les Polonais, c'est Henri de Valois ou Henri Ier. Elu roi de Pologne en 1573, il est sacré dans la basilique-cathédrale, mais il hésite à épouser l'héritière du trône Anne Jagellon, un quinquagénaire qu'il trouve laide. Il faut dire qu'il n'a que 23 ans. Sur ces entrefaites, le roi Charles  IX meurt et Henri retourne à Paris pour succéder à son frère, emportant dans ses bagages les bijoux de la couronne polonaise. Encore un lien entre la Pologne et la France !
Nous aurions bien fait une visite supplémentaire mais il est déjà 16h30, trop tard pour acheter un billet de plus. Nous retournons donc en ville en contournant la colline du Wawel par les rives de la Vistule, passant devant la grotte du dragon, le Smocza Jama. Selon la légende, un dragon vivait dans cette grotte et croquait chaque matin sept garçons et sept filles de la ville. Mais il fut vaincu par le roi Krak, fondateur de Cracovie, qui lui fit donner à manger une peau de mouton bourrée de soufre. Aujourd'hui, il ne reste du dragon qu'une statue qui crache ponctuellement le feu. 
De retour en ville, nous visitons la basilique Sainte-Marie, dont le superbe retable en bois sculpté date de la fin du XVème siècle ; c'est le plus grand retable gothique d'Europe, avec des personnages hauts de 3 m. Il forme un triptyque qui est ouvert et fermé tous les jours. Le Christ en croix qui surplombe l'entrée du chœur est lui aussi d'une taille impressionnante. 
La soirée se poursuit par quelques emplettes dans la galerie de la Halle aux draps. Nous récupérons ensuite nos sacs à la consigne de l'hôtel Elektor. La réceptionniste nous explique où se trouve notre chambre, au deuxième étage du numéro 25 de la rue voisine. Mais au numéro 25, la configuration des lieux n'est pas du tout comme elle nous l'a expliqué, et au deuxième étage, on dirait qu'il n'y a que des appartements habités. Pareil au troisième, comme au premier d'ailleurs. Et notre clé n'ouvre aucune porte. Bizarre. Je retourne à l'Elektor et là tout s'explique : il fallait aller au "twenty-nine" et pas au "twenty-five"... Au 29, ça va tout de suite mieux. En plus, il y a des panneaux "Cracow Old Town Guest House", on aurait pu les voir nous-mêmes plus tôt... Nous disposons d'un petit appartement prévu pour quatre, avec kitchenette et portrait de Jim Morisson peint sur le mur. Il faut dire que l'ensemble de l'AJ est décoré dans un thème assez rock. Nous profitons de la free wi-fi pour peaufiner notre culture musicale. Nous savons désormais que Jim Morisson était le chanteur des Doors, mort à Paris dans des circonstances mal élucidées et enterré au Père-Lachaise. Voilà. 
Nous sortons dîner alors qu'il commence à pleuvoir. Il a fait un temps splendide toute la journée, mais c'était un peu orageux. Nous sommes immédiatement alpagués par un chasseur qui nous propose une soupe traditionnelle. Nous nous laissons tenter. Seul regret, la soupe (une sorte de choucroute liquide) n'est pas servie dans des miches de pain. Elle est bien bonne quand même. Je continue avec de la viande et des patates au goulasch. C'est assez fort. A la table voisine s'est installé un gars complètement saoul qui ne veut plus sortir du restaurant. Les serveurs sont à deux doigts d'appeler la police mais ils parviennent finalement à l'évacuer. La scène est "ambiance locale" puisque l'alcool est un fléau en Pologne. Sa consommation est traditionnelle, comme chez nous : par exemple, si on est invité chez quelqu'un, le Routard nous prévient qu'il faut boire le premier verre d'une traite. Personnellement, je trouve ça parfait pour être pompette en deux secondes. Il est vrai que les Polonais ont la réputation de bien tenir l'alcool : "Soyez saouls", avait dit Napoléon à ses soldats ivres qui n'avaient pu parer une attaque des Cosaques, "mais soyez saouls comme des Polonais !" Ce soir-là, les cavaliers polonais, aussi bourrés que les Français, avaient pourtant été capables d'opposer une résistance aux ennemis.
Nous, nous tournons à la bière blonde locale. Raisonnables.

Vendredi 8 avril : de Cracovie à Zakopane en passant par Wieliczka

Nous prenons le petit déjeuner à l'hôtel Elektor, dans une jolie cave voûtée aux murs mi-briques mi-pierres, comme toutes les constructions de la ville. Nous laissons les sacs dans la bagagerie de l'hôtel car nous allons visiter les mines de sel de Wieliczka que l'on nous a tant vantées. Nous prenons une sorte de TER à Kraków Główny, la gare centrale. Le train est flambant neuf, très confortable, propre... et part juste après notre arrivée ! Nous traversons Kazimierz, le quartier habités par les juifs depuis leur expulsion du secteur de l'université en 1495. C'était le centre de la culture juive du pays dans les années 1920-30. Pendant la guerre, l'usine de céramique d'Oskar Schindler se trouvait dans ce quartier. Non loin de là, à Płaszów, un camp de travail a été installé en 1942 sur l'emplacement de deux cimetières juifs. Notre train passe justement à la gare de Płaszów ; et dans ce coin, nous observons des trains entiers de wagons à bestiaux qui semblent tout droit sortis d'un film de guerre. La haute cheminée et les bâtiments qui se dressent à proximité nous font un drôle d'effet. Le soir, en lisant le Routard, nous comprenons que nous sommes passés près de lieux témoins de l'extermination des Juifs.
A Wieliczka, nous arrivons tout juste à temps pour la visite guidée en français de 10h15. Il ne nous faut que quelques instants pour acheter les billets et nous nous joignons au groupe français qui s'apprête à descendre dans un escalier en bois de 64 m de profondeur. En bas, nous parcourons des couloirs interminables et labyrinthique étayés avec des rondins en bois, des tonnes de bois. Des scènes sculptées en sel ont été aménagées dans les salles laissées à l'abandon après la fin de l'activité. Nous croisons des mineurs au travail, mais aussi Copernic et les sept nains. Des sons et lumières présentent les dangers de la mine, notamment les coups de grisou. D'autres animent la salle d'une façon imprévue. Nous en prenons plein les yeux ! Plus loin, c'est une immense pièce, dite "la cathédrale" qui a été creusée ; elle mesure 12 m de haut et des sujets bibliques en bas-reliefs ornent ses parois. Ailleurs, des fissures sont apparues dans la roche, et des impressionnants étayages en bois ont été mis en place pour la consolider. Ces échafaudages nous font admirer encore un peu plus l'art de la charpente des Polonais
Nous terminons la visite normale par un restaurant souterrain et la "salle de bal". Après, nous pouvons poursuivre avec la visite du musée, à l'étage inférieur. Cette mine compte neuf niveaux dont seuls les trois plus hauts sont ouverts au public. Notre guide nous décourage : il faut beaucoup marcher et on ne verra que la même chose. C'est un monsieur âgé, qui en France serait largement à la retraite ; peut-être n'a-t-il tout simplement pas envie d'emmener son groupe de Français plus loin... Son stratagème fonctionne car la majorité des visiteurs préfère remonter à la surface. Il ne reste plus que nous et un autre jeune couple. Nous avons bien fait de rester : le musée est moins destiné au grand public et joue moins sur la corde du merveilleux, mais il nous paraît plus intéressant que la première partie. Dans la salle de géologie sont exposées des minéraux présents sur le site (des concrétions de sel, mais pas que). Le guide nous explique la formation du gisement : à Wieliczka, une couche de sel issue d'une ancienne mer s'est plissée. Il nous raconte aussi l'histoire de cette mine royale où les ouvriers, privilégiés, ne travaillaient que huit heures par jour dès le XVIIème siècle. Nous découvrons en détails les outils utilisés dans la mine, les chariots, les machines qui servaient à monter les barils de sel ou descendre les mineurs, etc. A la fin de la visite, nous aurions dû remonter par un ascenseur pittoresque, mais comme il y a beaucoup de monde, nous rejoignons un ascenseur normal au bout d'une série de galeries, et celui-ci nous ramène à la surface. 
Nous reprenons le train, retraversons Kazimierz : retour à Kraków Główny. Et maintenant, c'est qu'il va y avoir la question de trouver à manger... Nous jetons notre dévolu sur un fast food mexicain dans la galerie de la gare. Nous choisissons des tacos qui se révèlent être minuscules. Nous nous rattrapons sur des bretzels (le mot polonais est "precel") achetés à une vendeuse de rue. 
Nos sacs récupérés à l'hôtel Elektor, nous voilà de retour à la gare routière afin de prendre le car pour Zakopane. Et c'est parti... dans le brouillard et sur des routes qui ignorent la ligne droite. A nouveau, nous observons ces villages-rues et ces maisons aux toits fascinants. Trois heures plus tard, nous débarquons à la gare routière de Zakopane. Après avoir traversé le parc, nous débouchons devant notre nouvel hôtel, le Kraspowy Wierch. Il faut avouer que nous profitons de la technologie moderne et du free wi-fi présent partout (dans les AJ, les trains, les cars) pour réserver la veille par internet notre logement du lendemain. Comme ça, on peut arriver n'importe où à l'heure qu'on veut, on est sûrs de trouver à dormir.
A Zakopane, nous allons donc loger tout en haut de la portion piétonne de la rue principale. Profitant de la fin de l'après-midi, nous marchons dans ce quartier très commerçant et touristique. La rue est bordée par plusieurs magasins de sport qui proposent des vêtements et des équipements de montagne. Les autres commerces sont surtout des magasins de souvenirs et des restaurants, bars et night-clubs (rubrique "Où boire un verre ? Où sortir ?" dans le Routard), mais il y a aussi une épicerie, une pharmacie et une librairie. Tous ces bâtiments sont au moins en partie construits en rondins et planches de bois, comme des chalets. C'est chaleureux et ravissant : le visiteur est tout de suite plongé dans une ambiance montagnarde, avec ski dehors et feu de bois dedans. Tout au long de la rue, des marchands en chariotes vendent des fromages mi-brebis mi-vache appelés oscypek. Certains ressemblent à de grosses "langues-de-chat", d'autres sont des cylindres moulés de motifs décoratifs ; la forme traditionnelle s'apparente à deux cônes soudés par leurs bases. 
J'ai mémorisé le plan dessiné dans le Routard pour éviter de l'emporter. Je compte qu'on se dirige vers le sud pour effectuer une boucle et revenir par un restaurant choisi. Tout naturellement, je nous ai conduit dans la rue piétonne qui descend (on "descend dans le Sud", c'est bien connu...). Mais au fil de notre chemin, je me rends compte que les bâtiments ne se trouvent pas où je pensais : nous arrivons devant des lieux qui devraient se trouver au nord... Il nous faut atteindre la rue perpendiculaire et que je constate que c'est celle par laquelle nous sommes arrivés tout à l'heure pour comprendre... que j'ai pris le plan à l'envers !!  
Qu'à cela ne tienne, nous faisons une petite boucle et revenons par l'église. Le Routard vante son cimetière empreint de mystère et de poésie, surtout entre chien et loup. C'est à peu près l'heure qu'il est, mais toutes les grilles sont fermées. L'église, de dehors, n'a rien d'extraordinaire. Et pour cause : nous nous rendrons compte le surlendemain que l'édifice dont parle le guide est une église en bois située peu plus loin et un peu plus pittoresque. Celle-ci est toute récente.
Nous poussons malgré tout jusqu'à restaurant prévu (et situé au sud), le Bąkow Zohylina Niźnio. De la musique traditionnelle résonne jusqu'à l'extérieur, un groupe de musiciens joue au milieu de la salle, les dîneurs reprennent les chansons et dansent près de la grosse cheminée centrale. L'ambiance est formidable de convivialité et de bonne humeur. Les serveurs portent des vêtements traditionnels et s'activent entre les tables et les danseurs en souriant. A la table derrière nous, on vide allègrement une deuxième bouteille de vodka. A celle d'à côté, deux jeunes couples s'installent pour boire un verre, mais une des filles se joint aux musiciens, chante avec eux puis emprunte un violon. Tout ça le plus naturellement du monde. Pendant ce temps, nous goûtons l'ambiance et les plats locaux : une nouvelle soupe puis un plat de viande accompagnée de patates, le tout arrosé à la bière. En dessert, Antoine tente le cernik, une sorte de gâteau au fromage blanc, moins léger qu'il n'y paraît. Je choisis une salade de fruits qui se révèle être directement sortie de la boîte. Dommage.