Nous
partons de Belle-Isle-en-Terre aux aurores. Nous avons cinq heures de route
pour nous rendre à Beauvais (dans l'Oise, pas "sur-Matha"). Nous
traversons la Normandie, mais il n'est pas question de s'arrêter même pour
jeter un coup d'œil au Mont-Saint-Michel : ça serait trop bête de rater l'avion
et on ne sait pas ce qui peut encore arriver sur la route. D'autant plus que
j'ai commencé par me tromper de route en filant droit sur Rennes au lieu de
partir vers le nord. Traverser la campagne bretonne par les départementales, ce
n'est pas ce qui fait gagner du temps ! Enfin, nous n'avons pas d'autre
incident à déplorer et nous arrivons sans plus de problèmes à Beauvais, d'où
nous décollons vers 13h30.
Nous
atterrissons à Katowice, un aéroport près de Cracovie, à peine deux heures plus
tard. Pendant la descente vers la Pologne, nous observons beaucoup de champs en
lanières : au moment de la fin du communisme et de la collectivisation, les
anciens propriétaires ont reçu la surface de terrain qu'ils possédaient
autrefois, mais selon un découpage arbitraire, d'où de longs rectangles qui
s'étirent de chaque côté des villages-rues. Beaucoup de parcelles sont en
friche : on ne sait pas si c'est parce que la Pologne est peu cultivée ou au
contraire parce que la France l'est au maximum de ses possibilités.
A
l'arrivée à l'aéroport, les formalités sont réduites au strict nécessaire :
récupérer les bagages. Pas de contrôle des passeports, par de passage à la
douane, rien. Il nous semble que les années passées, dans les autres pays, ce
n'était pas si facile. Ou bien est-ce le contraste avec les interminables
contrôles de l'été dernier, en Inde, Australie et Nouvelle-Zélande ?
D'ailleurs, je voyage avec mon passeport qui a pris l'eau et ma photo à moitié
décolorée et ça ne choque personne. Heureusement, car je n'ai pas eu le temps
de renouveler ma carte d'identité.
Un
minibus nous attend à la sortie de l'aéroport pour nous conduire à Cracovie,
beaucoup plus loin que nous ne le pensions. Nous traversons des forêts de
bouleaux et de conifères, empruntons des échangeurs routiers tout neufs et
passons par des villages-rues comme il y en a tant par ici, avec leurs maisons
à balcons. Sur celles-ci, le travail des charpentiers et des couvreurs force
l'admiration. Comment décrire à quel point les toitures sont tarabiscotées ?
Disons qu'on part d'une toiture à deux pans. Mais sur chaque pan, on ajoute des
avancées. Et puis, souvent, comme ça ne doit pas être drôle d'avoir une maison
à plan rectangulaire, on ajoute des ailes. Mais petites, juste histoire d'avoir
quelques angles de plus sur le toit. Ceux-ci sont parfois couverts d'un genre
de plaques de tuiles ondulées, on dirait de la céramique émaillée, et parfois
de métal, peut-être du zinc, de couleurs variées. Et donc, avec tout ça, au
moins un balcon par maison. Parfois sans balustrade : je suppose qu'elle
n'avait pas été installée ou qu'elle était en réparation...
Nous
débarquons dans la banlieue de Cracovie à l'heure de la débauche. Les
embouteillages ressemblent à ceux de n'importe quelle autre ville européenne. Cela
nous donne l'occasion d'observer les voitures. La dernière fois qu'Antoine était
venu en Pologne, en 2007, les Polonais roulaient avec des vieilles guimbardes
défoncées et sans freins, si bien que des accidents arrivaient en permanence.
Aujourd'hui, le parc automobile a bien changé : les voitures paraissent aussi
récentes qu'en France, et aucune marque ne semble privilégiée, comme Dacia en
Roumanie.
Nous
débarquons à la gare routière de Cracovie (en Polonais Krakow, prononcer
"Cracouf"), juste à côté de la gare ferroviaire. Nous repérons les
lieux car nous savons que nous aurons besoin d'y repasser plus tard. Il nous
faut quelques minutes pour comprendre dans quel sens nous devons partir : nous
empruntons une galerie sous la gare qui permet de rejoindre le centre
commercial (Galeria Krakowska). Nous aurons l'occasion de passer par d'autres
galeries dans les gares ou simplement sous des routes et nous serons toujours agréablement
surpris par leur propreté : aucun tag, aucune odeur suspecte. Ici, aucun
passage souterrain n'est glauque. Et pour cause : il y a des boutiques dans la
moindre galerie. En 30 ans, le capitalisme a gagné tous les espaces disponibles
!
Nous
débouchons sur la place de la gare puis dans les jardins plantés à
l'emplacement des anciens remparts et qui forment une couronne autour de la
vieille ville. Des murailles, il ne reste plus grand chose. Nous admirons la
barbacane de briques encore debout, et la porte Florianska qui ouvre sur la rue
du même nom. Notre logement pour la nuit prochaine est sis au 33 de cette rue.
L'immeuble est un peu miteux, mais la réception de l'AJ se trouve bien au deuxième
étage. Au premier, il y a une affiche de pub suggestive pour un club "gentlemen
only" situé au deuxième. Nous verrons beaucoup de pubs du même genre un
peu partout dans la ville, notamment devant un immeuble dont les fenêtres sont
masquées par de beaux rideaux rouges éclairés par en-dessous. Nous ne chercherons
pas à en savoir plus.
La
jeune tenancière de l'AJ nous fait payer immédiatement 99 PLN (abréviation qui
correspond à "złoty")... soit 25€. Pour deux, si si. La chambre,
minuscule, est au troisième étage, sous les toits, mais elle est propre et
confortablement moderne, équipée d'un grand lit, ce qui, nous le constaterons
pas la suite, est assez rare ici.
Nous
redescendons pour profiter de la soirée dans la vieille ville. Nous passons
près de la basilique Sainte-Marie ; au-dessus de la porte est affiché le
décompte avant le début des prochaines JMJ. Des milliers de jeunes catholiques
du monde entier sont attendus ici (et dans le reste du pays) en juillet
prochain. Cette église borde la grande place du marché, la Rynek Glówny,
réputée être la plus grande place médiévale d'Europe. Au milieu de la place s'élève la halle
aux draps (la Sukiennice), un édifice du XIVème siècle formé d'une
longue galerie dont la fonction commerçante perdure. Aujourd'hui, on n'y vend
plus de tissus, mais des souvenirs touristiques tels que des œufs peints, des
icônes, des poupées russes, des boîtes en bois, des bijoux en ambre, des
tee-shirts "I love Cracovie", etc. L'ensemble est attrayant et
rappelle les meilleurs aspects des souks du monde arabe.
Alors
que nous tournons dans un rue perpendiculaire, le trompettiste du clocher de la
basilique Sainte-Marie annonce 18 heures en soufflant aux quatre points
cardinaux une mélodie qui s'interrompt brusquement. Selon la légende, cette
sonnerie, le hejnał, a donné l'alerte lors de l'invasion mongole de 1241. Mais
le garde a eu la gorge transpercée d'un flèche et la mélodie s'est interrompue.
Depuis, le hejnał joué toutes les heures rappelle cet épisode fameux.
L'histoire ne dit pas si Cracovie a été envahie par les Mongols, mais cette
musique est devenue un symbole de la ville puis de la Pologne.
Nous
poursuivons la visite par les rues autour de l'université, une des plus
anciennes d'Europe, entre les maisons aux murs de briques rouges. Dans toutes
les rues nous trouvons des églises : il y en a plus de 100 à Cracovie ! Il y a
du monde partout, les gens se promènent, boivent un verre, font un tour de
calèche... Le centre-ville est très animé ! A l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul,
un dépliant nous apprend qu'un concert classique y est donné ce soir à 20h. Il
est 19h30. Nous nous sommes levés tôt ce matin, mais le prochain concert n'est
que vendredi alors nous sautons sur l'occasion. Non loin de là, un kebab nous fournit
notre repas du soir que nous grignotons à moitié avant d'entrer dans l'église. Il
y a beaucoup de restaurants de kebab ici, comme dans les autres villes
polonaises (et du monde) où nous passerons. Ils sont apparemment tenus par des Polonais, et non
par des Turcs comme c'est souvent le cas en France.
Peu après notre entrée, le concert commence. Le quintette (deux violons, un alto,
un violoncelle, une contrebasse) du Cracow Chamber Orchestra of Saint-Maurice
nous régale d'un florilège de morceaux classiques : Canon de Pachelbel, Suite
n°3 de Bach, Quatre Saisons de Vivaldi, sans oublier un Nocturne
et un Prélude de Chopin bien sûr : n'oublions pas que nous sommes sur sa
terre natale ! Une cantatrice se joint aux musiciens pour interpréter un
morceau sublime qui n'est pas inscrit au programme et dont nous ne savons
toujours pas de quelle œuvre, peut-être une BO de film. L'ensemble est un nectar pour les oreilles, nous restons fascinés du début à la fin du concert.
Des
notes encore plein les oreilles, nous terminons notre kebab en parcourant les rues
illuminées et toujours aussi animées. Je me crois en Italie et Antoine à
Barcelone ! Tout cela est si beau et si joyeux que nous hésitons à rentrer à notre
chambre. D'ailleurs, une fois couchés, nous avons encore droit très longtemps
au bruit des fêtards. Ensuite, le calme dure peu avant le passage des machines
qui nettoient les rues, puis l'embauche sur les chantiers. Car la Pologne,
comme le Portugal et la Roumanie, est en construction. Malgré cela, les rues
sont d'une propreté surprenante : aucun risque à déambuler les yeux en l'air,
les crottes de chiens sont nettoyées dès leur dépôt. Très peu de déchets
traînent sur les trottoirs et nous croisons plusieurs fois des agents de nettoyage.
Nous aurons l'occasion d'en reparler, pour l'instant nous essayons de dormir
malgré le bruit et la couette coupée pile à la taille du lit.